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ORANGE JUICE The Glasgow School

Beau geste de la part de Monsieur Lawrence Bell, mentor du label Domino, qui a raflé la mise en 2004 avec le succès, aussi surprenant que foudroyant, des désormais incontournables Franz Ferdinand. En réalisant l’année suivante cette “anthologie” (on ne rigole pas…) des premier pas d’Orange Juice – celles qui voient, à la charnière des 70’s et 80’s, le groupe lié à l’éphémère mais néanmoins mythique label Postcard, lui-même devenu mètre étalon de nombre de structures dites indie depuis –, l’homme offre les moyens aux plus curieux des jeunes mélomanes d’explorer une partie de la (lointaine) genèse de ses nouvelles stars.

Car dans les ambitions affichées, dans les prétentions arty, dans le port de ces mèches savamment peignées, dans le goût pour cette allure à la fois stylée et décalée, impossible de ne pas voir en la troupe d’Alex Kapranos de dignes descendants de cette formation née sur les cendres du punk et bien décidée à s’aventurer à contre-courant des normes de son époque. À Glasgow, en 1977, Edwyn Collins, dix-sept ans et toutes ses dents, ne rate pas une miette de l’effervescence musicale qui vient tirer la cité écossaise de sa torpeur. Il assiste, médusé, à la tournée White Riot. Mais à la tête d’affiche, The Clash, il préfère de loin les Buzzcocks et Subway Sect. Encouragé par la désinvolture des premiers et subjugué par l’effronterie et l’assurance des seconds, il forme les Nu-Sonics, en compagnie de Steven Daly (batterie), James Kirk (guitare) et Alan Duncan (basse) – assez vite remplacé par David McClymont.

Mais, comme il semble que ce fut le cas pour nombre de gamins écossais épris de musique à l’époque, le quatuor se refuse à toute discrimination. Ces gamins aiment donc le rock et le funk, la disco et la pop. Du punk, en fait, ils n’en retiennent que le culot, la spontanéité, l’impétuosité. Un an après leur formation, lors d’un concert devant une poignée de fans, ils impressionnent un autre adolescent du coin, le dénommé Alan Horne, un boulimique de vinyles, un esthète provocateur, un idéaliste ambitieux aux références plus que parfaites, capable de gloser sur Warhol et Wilde, sur la northern soul ou l’époque dorée du label Elektra. Le jeune homme est surtout impressionné par le choix des deux reprises qui émaillent la prestation : la première est un morceau alors méconnu du Velvet Underground, uniquement présent sur le double Live 1969,  We Are Gonna Have A Real Good Time Together ; la seconde, une réappropriation hâtive du refrain du récent hit de Chic, Dance Dance Dance (Yowsah Yowsah Yowsah). Il n’en faut bien sûr pas plus pour que tout ce beau monde sympathise, se découvre des velléités communes et passe des heures à dévorer des yeux des vidéos sur l’histoire du rock sur le précieux magnétoscope – un luxe à l’époque – dudit Horne. De ces après-midi à tirer des plans sur la comète, naîtra Postcard, label aussi éphémère qu’influent, donc, dont le rêve était de partir à la conquête des charts, dont le modèle avait pour nom Tamla Motown, en témoigne le choix du slogan The Sound Of Young Scotland, décalque effronté du fameux The Sound Of Young America de la “maison” légendaire de Berry Gordy. Quant aux Nu-Sonics, ils se métamorphosent en Orange Juice, nom choisi pour l’amour (si, si…) qu’ils portent à cette boisson saine (il ne goûte d’ailleurs que très peu à l’alcool, quel qu’il soit) mais aussi pour sa consonance gentillette, à des années lumières de l’ambiance oppressante du post-punk dont la menace tonne dangereusement au-dessus de la Grande-Bretagne.

Edwyn Collins arbore une frange que Roger McGuinn des Byrds n’aurait pas reniée, la formation s’invente un look qui doit autant aux boy-scouts qu’aux mods des 60’s, bien loin des impers noirs qui ont tendance à sérieusement peupler les salles de concerts d’alors. Sur et devant la scène. Plus important, sans le savoir, ces doux rêveurs sont surtout en train d’inventer ce que l’on ne tarde pas à appeler l’indie pop, vont influencer des dizaines, des centaines de groupes dans le monde entier. Parfois pour le meilleur, mais malheureusement, trop souvent pour le pire. Pour les fans et autres thuriféraires d’Orange Juice, The Glasgow School – que l’on aurait pu tout aussi bien baptiser The Glasgow Teacher – n’apporte pratiquement rien de neuf puisque les chansons ici présentées ont déjà eu les honneurs du format CD lorsque, au début des années 90, Horne avait tenté de réactiver Postcard, sans guère plus de pérennité que la première fois. On retrouve donc les quatre singles réalisés entre février 1980 et mars 1981, regroupés en 1993 sur la compilation The Heather’s On Fire, et cette fois accompagnés de ce qui aurait dû être le premier véritable Lp du quatuor, s’il n’avait succombé aux sirènes des majors, originellement exhumé en 1992 sous le titre Ostrich Churchyard. Seul

le surprenant Blokes On 45 – sorte de pot-pourri de certaines chansons du répertoire du groupe enregistré lors d’une Peel Session – fait donc œuvre d’inédit. Inédit pour le moins pertinent tant il synthétise avec maestria les ambitions soniques de ces garçons, ce mariage entre l’opacité du rock new yorkais et les pulsations de la disco pailletée. Bien évidemment, tout ici fleure bon l’amateurisme et la naïveté. Les disques sont réalisés avec trois bouts de ficelles et dans l’urgence, le premier 45 tours, Falling And Laughing ayant été financé par les maigres économies de Horne, Collins et McClymont. Mais le culot, l’appétit artistique en sont d’autant plus étourdissants. La voix évoque celle d’un crooner d’une autre époque, la rythmique joue à l’élastique, les guitares virevoltent ou bruissent, s’emballent à perdre la tête pour donner des fourmis dans les jambes à un Blue Boy, titre qui servira de nom de baptême à un futur groupe de l’écurie Sarah… Simply Thrilled Honey reste un OVNI pop disloqué ; sur Poor Old Soul Part One, un piano évoque avec une concupiscence attendrissante le You Keep Me Hanging On des Supremes. Cette quête de l’impossible, que traquent au même moment leurs compatriotes et compagnons de label Josef K, mais aussi les fantasmagoriques The Fire Engines, ces garçons aux visages poupins la poursuivent sur le fameux album mort-né. Soul lancinante (Louise Louise), rock (rockabilly même, à l’instar d’une première incarnation de Texas Fever), reprise impériale (Holiday Hymn, du preux Vic Godard et de ses Subway Sect), balade souterraine (In A Nutshell, que l’on retrouvera quelques mois plus tard sur le premier Lp “officiel”, en compagnie d’autres chansons ici présentes) : Orange Juice s’amuse à tout faire passer par son prisme déformant, tels des chenapans ravis de leur effronterie.

Mais la scène musicale anglaise est alors en pleine mutation. Les avant-gardistes d’hier (The Human League, ABC…) commencent à goûter aux joies du succès populaire. Des formations surgissent d’un peu partout avec les mêmes appétences qu’Edwyn et ses sbires, qui, après tout, aimeraient bien avoir leur part du gâteau. Alors, ils laissent Horne à son triste sort, acceptent l’offre d’un “vrai” label et rejoignent la capitale anglaise. “La plus grosse erreur que l’on ait commise est sans doute d’avoir signé avec Polydor… On l’a fait trop tôt en tout cas, on aurait dû rester dans un cadre indépendant”, nous avouait en 1997 Collins. Mais, avec le recul qu’offre l’histoire, ce fourvoiement n’est plus que peccadille… Car, à mille lieues de toute contingence mercantile, l’influence d’Orange Juice a déjà commencé à se propager. 

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  1. christophebasterra posted this


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